la grange du Boissieu

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la porte du fond

Claude Sandre, avril/mai 2014

Tout au fond du jardin, la petite porte donnait accès à un monde secret et mystérieux à la fois. La nature que j’entrevoyais au-delà me faisait un peu peur, mais aussi me fascinait. Plus tard j’ai franchi la porte malgré les mises en gardes des grands et des adultes, souvent

en cachette, avec le sentiment de transgresser un interdit. J’en revenais

avec un secret précieux qui n’appartenait qu’à moi.

Bien des années plus tard, et en d’autres lieux, ce sont des images que je rapportais de mes incursions dans cette nature sauvage. Mais peu à peu s’est installé un doute, un flottement.

 

Sauvage ?

 

D’où me venait cette sensation d’être au centre d’un jardin dérobé?

Toujours au centre ; comme si celui-là avançait avec moi quand je m’y déplaçais. Ces rochers... était-ce un mur ancien ou naturel ; cette raie de lumière...

une clairière, ou une allée abandonnée ?

Doutes. Incertitudes...

Il me semblait reconnaître ces lieux alors que j’étais certain de n’y être jamais venu.

C’était l’évidence, inexplicable, de parvenir enfin là d’où je venais.

 

« Ayant poussé la porte étroite qui chancelle...»

 

* Le titre « La porte du fond » est emprunté à Anne Cauquelin,

in  La théorie du paysage en France,

Alain Roger Ed., Champ Vallon (1995).

"Dans les bois se trouve la jeunesse éternelle […]. Debout sur la terre nue, la tête baignant dans une joyeuse atmosphère, s'élevant dans l'espace infini, tous nos égoïsmes mesquins s'évanouissent. Je deviens une pupille transparente ; je ne suis rien, je vois tout." (R.-W. Emerson, Nature)

"Et progressivement, ainsi, il n'est plus dans le paysage :

il est le paysage".

presse

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27 janvier 2014, par L.S.

 

Dans les bois se trouve

la jeunesse éternelle

 

Au plus loin de la mémoire, la forêt est un lieu de mystères que l'on pénètre avec un sentiment partagé entre la crainte et la sérénité. Un lieu où l'on se protège et où l'on se perd, où le silence n'est pas tout à fait le silence, la vie pas tout à fait la vie, la présence une apparence, la lumière une pénombre. Au fil de la progression parmi les arbres ou les taillis, dans les clairières, de minuscules évènements font discrètement signe. Une source improbable de lumière éveille des formes, des couleurs, des assemblages en des images éphémères qui se détachent du décor sylvestre. Émerveillement ou recueillement, sentiment d'être bien, d'être au monde dans un univers apaisé. Tous les promeneurs ont connu cet instant impossible à reproduire, difficile à partager. L'aura d'une beauté cachée dont la nature à eux seuls aurait fait le cadeau.

 

Les photographies de Claude Sandre exposées ce mois d'avril à La Grange relèvent le défi de saisir ces instants d'exception pour nous les redonner à vivre. Les images, prises à hauteur de regard, réussissent à créer un rapport intime et unique sans imposer de point de vue, sans trace de reconstruction ou de mise en scène. Parfaitement cadrées, les photographies n'imposent pas de cadrage. On peut imaginer le paysage s'étendant à gauche, à droite, en haut vers la canopée, en bas à la limite de nos pas ; le regardeur perçoit l'espace enveloppant de la forêt alors que le regard porté devant lui concentre toute l'attention sur un instant et un rapport à la nature dans laquelle doucement il se fond. La précision de tous les plans, les plus proches et les plus lointains, et l'intelligence de l'image dans laquelle il ne se passe rien mais dans laquelle, pourtant, un univers d'évidence se concentre, donnent à chacun la possibilité d'une expérience singulière.

L.S.

Citations : (1) R.-W. Emerson (1836) Nature -- texte disponible en ligne [ici] -- le texte reproduit est la traduction française proposée par Fédréric Gros in "Marcher, une philosophie" (2009 pp.117-118). (2) texte de Frédéric Gros (2009 p.119).